LES INUIT DISSIDENTS – Inuit Tungavingat Nunamini

Au début des années 1970, le gouvernement du Québec, poursuivant « la modernisation de la province », décide de lancer un immense projet de développement hydroélectrique dans le Nord, le « projet du siècle ». Il est prévu de construire une série de barrages sur la Grande Rivière (qui se jette dans la Baie-James) et sur plusieurs autres rivières du Nord. La phase I du « projet de la Baie-James » prévoit la construction de trois centrales sur la Grande Rivière. Le projet nécessitera la dérivation des rivières Eastmain, Opinaca et Caniapiscau, une réduction importante du débit de dizaines de cours d’eau ainsi que la création de plusieurs réservoirs. En d’autres mots, ce projet entraînera l’inondation d’immenses territoires et la modification en profondeur de tout le Nord du Québec.

Or, le projet, qui doit offrir un « développement économique sans précédent » aux Québécois, prendra place sur les territoires non-cédés des peuples cris et inuit notamment, ce dont le gouvernement ne semble pas se soucier. Et si techniquement le gouvernement du Québec ne peut pas développer de projets sur ces territoires sans avoir obtenu l’accord préalable des « Indiens », les travaux débutent pourtant en 1972…

Les travaux sont interrompus dès novembre 1973, suite au jugement Malouf, fruit d’une longue procédure judiciaire de l’Association des Indiens du Québec contre le gouvernement québécois. Le jugement note que les conséquences des travaux de la Baie-James seraient fortement ressenties par les Cris, et ordonne en ce sens « de cesser, de se désister et de s’abstenir immédiatement de poursuivre les travaux, opérations et projets dans le territoire […] incluant la construction de routes, barrages, digues et des travaux connexes » ainsi que « de s’abstenir de s’ingérer de quelque façon que ce soit dans les droits des requérants, de violer leurs droits de propriété et de causer des dommages à l’environnement et aux ressources naturelles dudit territoire ». Ce n’est que partie remise et le jugement est immédiatement renversé par la Cours d’appel du Québec (jugement plus politique que juridique), ce qui entraîne la reprise des travaux.

Les Autochtones, Cris et Inuits, qui s’organisent de plus en plus contre le projet forcent pourtant le gouvernement à entreprendre des « négociations » avec eux. C’est de là que naîtra la Convention de la Baie James et du Nord Québécois. Mais le gouvernement entend bien mener ces négociations à sa façon. Tout d’abord, il n’accepte de négocier qu’avec deux organisations peu représentatives des peuples concernés : le Grand Council of the Crees et le Northern Quebec Inuit Association. Cette seconde organisation, en particulier, a été créée par le gouvernement fédéral dans le but de mener ces négociations. Elle désinforme les Inuits, et 30 % des Inuits se dissocient officiellement d’elle au début de 1975.

Ce sont les deux tiers de la superficie totale (approximativement les terres concernées par l’Acte d’Extension des Frontières de 1912, ci-dessous) de la province du Québec qui doivent être couverts par la Convention de la Baie James et du Nord Québécois et par celle du Nord-Est (qui sera signée en 1978 avec les Naskapis). Elle recouvrira le territoire des Inuits, celui des Cris de la Baie-James et celui des Naskapis du Nord-Est. De plus, ces conventions éteindront les titres putatifs des tiers, c’est-à-dire des groupes autochtones ayant des droits sur ces territoires mais n’ayant pas été conviés aux négociations. Il s’agit des Montagnais, des Attikameks et des Algonquins, ainsi que du groupe des Inuits dissidents de la Convention.

ITN - Acte 1912

Les magouilles et les mensonges des gouvernements du Canada et du Québec, ainsi que de chefs autochtones et inuits peu scrupuleux, mèneront à la signature de la Convention le 11 novembre 1975. En plus d’imposer l’extinction des droits autochtones sur les territoires concernés, la Convention, qui prétend poser les fondements d’un « nouveau » contrat social entre les Blancs et les autochtones du Nord, entérine la folklorisation des activités traditionnelles et la création de bureaucraties calquées sur celles de l’État colonial, mais « dirigées » par des autochtones. Cette négociation « de nation à nation » propose, en bref, la spoliation des terres autochtones, leurs destructions à des fins économiques et… un « gouvernement » autochtone, dans les faits contrôlé par les colonisateurs.

Convention - Article 2.1

Pourtant, un groupe de dissidents inuits bien organisé décide de mener la fronde contre les gouvernements et leur inacceptable Convention. Ils refusent notamment catégoriquement l’extinction de leurs droits ancestraux ainsi que l’extinction comme base préalable à une négociation. L’Inuit Tungavingat Nunamini (ITN) ne met pas en place les mesures convenues dans la Convention, se focalise sur les coopératives (notamment dans les villages Povungnituk, Ivujivik et Sugluk) et lance des poursuites contre tous les signataires de la Convention, y compris contre les représentants autochtones. Ils sont appuyés dans leurs démarches par l’Association des Indiens du Québec et par des membres influents des peuples ignorés par les négociations.

L’association Inuit Tungavingat Nunamini a aussi comme objectif la création d’un gouvernement réellement autonome pour les Inuits, qui garantirait les droits des Inuits, le respect et le maintien des traditions et du mode de vie inuit et dont la langue de fonctionnement officielle serait l’inuktitut. Malheureusement, ni les actions des Inuits sur le terrain ou en cours, ni les alliances entres divers peuples ne viendront à bout de la Convention de la Baie-James et du Nord Québécois. Pire, un autre traité infâme sera imposé aux Autochtones en 2002, la « Paix des Braves », nouvelle politique d’extinction des droits autochtones et d’accaparement de leurs territoires.

Nous présentons ici une déclaration de Tamusi Qumak, leader inuit de l’ITN. Cette déclaration, qui explique la lutte des Inuits dissidents de la Baie-James apparaît dans la brochure Les Inuit dissidents à l’entente de la Baie James publiée par l’Inuit Tunganvigat Nunamini en 1982. La brochure présente les raisons du refus de l’ITN de signer la Convention et analyse comment, malgré les oppositions autochtones, le gouvernement a réussi à imposer la réalisation de son projet pharaonique. On y trouve aussi une critique virulente de la Northern Quebec Inuit Association, qui signa la Convention au nom de tous les Inuits, sans tenir compte des dissidents ni réellement informer les Inuits du contenu de la Convention. À moyen terme, nous rendrons disponible en ligne l’entièreté de la revue de l’ITN.

Notons aussi l’excellent film Debout sur leur terre (1983), réalisé par Maurice Bulbulian en collaboration avec les militants de l’Inuit Tunganvigat Nunamini. On consultera enfin le livre critique Electric Rivers : The Story of the James Bay Project de Sean McCutcheon publié chez Black Rose Books en 1991.

Convention - Historique

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