DIRECT ACTION + WIMMIN’S FIRE BRIGADE – 1980/83

À la fin des années 70 et au début des années 80, en Europe et aux États-Unis, les groupes de guérilla urbaine fleurissent. Pourtant, mis à part le Front de Libération du Québec (FLQ) et les luttes autochtones ininterrompues, imaginer qu’un groupe de lutte armée ait existé dans les milieux militants au soi-disant Canada est plutôt difficile. Assez connu dans le monde anglophone, mais peu dans le monde francophone, le groupe clandestin Direct Action, surnommé par les médias The Squamish Five ou les Vancouver Five, est un groupe de guérilla urbaine fondé au début des années 80. Associé de près à l’anarchisme et à la scène punk de Vancouver, il est influencé par le féminisme, l’environnementalisme, l’anti-impérialisme ainsi que par les luttes de décolonisation. Le groupe de guérilla urbaine, calqué sur les modèles américains (Black Liberation Army) et européens (Rote Armee Fraktion, Brigate Rosse), importe des pratiques plus militantes au sein de la gauche canadienne, marquée par une absence de telles pratiques.

Analysant la nature capitaliste de l’État canadien, Direct Action prend comme principales cibles des industries canadiennes, contre lesquelles des mouvements populaires s’étaient déjà mobilisés : « Si le rôle principal du Canada dans l’économie globale est d’être un fournisseur de ressources naturelles, viser ce type d’industries est donc le meilleur moyen de déstabiliser l’économie canadienne. » (War on Patriarchy, War on The Death Technlology). La politique du groupe est de ne mener des actions armées que lorsque les recours traditionnels sur un enjeu, comme les pétitions, les manifestations ou la désobéissance civile, sont épuisés et ne donnent plus de résultats tangibles.

Ainsi, le 31 mai 1982, Direct Action fait sauter des transformateurs à la station de Cheekeye-Dunsmuir sur l’île de Vancouver. Ce méga-projet hydroélectrique, sensé contribuer au développement de l’industrie des pâtes et papiers, avait été critiqué pour son  impact environnemental et sa contribution à la destruction de la nature sauvage de l’île.

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Malheureusement, l’attentat à la bombe contre Cheekeye-Dunsmuir n’empêche pas l’achèvement de la ligne de transmission. Par contre, l’action contribue à augmenter la couverture médiatique (critique) du méga-projet et stimule le débat autour de l’action directe militante.

La deuxième attaque revendiquée par Direct Action est celle contre Litton Industries, à Rexdale en Ontario. L’usine Litton produit alors des systèmes de guidage pour les missiles américains Cruise. Malgré l’opposition populaire, le gouvernement canadien avait accepté que les États-Unis viennent tester l’efficacité des missiles au dessus de l’Alberta et des Territoire du Nord-Ouest, tout en finançant Litton Industries. Une longue campagne légale s’était mise en place contre ces tests militaires et la production du système de guidage des missiles, mais ne donnait aucun résultat concret. Ainsi, le 14 octobre 1982, Direct Action décide d’attaquer l’usine Litton dans le but de dissuader tout autre investissement de la compagnie au Canada et de causer des dommages financiers importants à Litton. L’attaque cause plus de 4 millions de dollars en dommages, mais la voiture piégée, malgré les alertes à la bombe lancées aux gardes de sécurité, tue ou blesse sept personnes… De plus, l’action a comme effet de diviser les environnementalistes ainsi que l’extrême-gauche locale : certains se dissocient complètement de l’action, certains se questionnent sur l’efficacité de telles tactiques, d’autres enfin la supportent. Malgré tout, l’impact de l’attaque se fait sentir dans le mouvement légal : deux des plus grosses manifestations contre Litton ont lieu moins d’un mois après l’action (15 000 personnes le 30 octobre 1982 à Ottawa, et 700 pour une action de désobéissance civile sur le site de Litton). Surtout, l’usine fini par perdre le contrat lié aux missiles Cruise.

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L’action la plus réussie associée a Direct Action est celle des Wimmin’s Fire Brigade (groupe composé d’une partie des effectifs de Direct Action). Le soir du 22 novembre 1982, trois groupes distincts de trois femmes incendient des succursales de la chaîne de magasins Red Hot Video, entreprise américaine qui, au nom de la « liberté de choix », rendait disponible des vidéos pirates de pornographie hardcore mettant en scène des femmes et des enfants subissant viols, raclées, tortures… et dont on peut se douter qu’elles n’étaient pas toutes des mises en scènes. En un an, la chaîne était passé d’une succursale à treize.

Six mois de luttes légales (pétions, soirées d’information, appels à la justice, manifestations) se butaient à la soude-oreille du gouvernement. Le coup d’éclat, accompagné d’un communiqué, s’attire donc une sympathie sans pareil du mouvement féministe qui refuse, malgré les pressions politiques et médiatiques, de « condamner la violence » de l’action. Le succès de l’action, selon plusieurs journaux militants de l’époque, s’explique par la complémentarité de celle-ci avec la campagne publique légale. Le fait que, pendant des mois, des militantes aient pris le temps de faire un travail d’information, de diffusion et d’actions revendicatives a créé un bassin de personnes conscientisées et déterminées à combattre cet affront capitaliste, violent et patriarcal contre l’intégrité, la dignité et la sécurité des femmes. Finalement, l’action a mené, après quelques mois, au dépôt des premières charges contre Red Hot Video pour distribution de matériel obscène et à la fermeture de six porn shops, qui craignaient d’être les cibles d’attaques.

À peu près au même moment, en janvier 1983, les membres de Direct Action sont arrêtés dans une opération policière élaborée. Des agents de la GRC, déguisés en travailleurs routiers, stoppent les véhicules dans lesquels les membres de Direct Action voyagent et les arrêtent. Ann Hansen, Brent Taylor, Juliet Belmas, Doug Stewart et Gerry Hanna écoperont tous de plusieurs années de prison.

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Malgré la répression, la réflexion sur l’efficacité de la lutte armée est toujours sujette à discussion dans certains milieux. Nous vous laissons donc sur cette réflexion (traduite en français par nos soins) d’un article du journal torontois Prison News Service (1980-1996), écrit dix ans après l’attaque contre l’usine Litton :

Les actions de guérilla ne sont pas une fin en soi ; un acte unique, ou même une série d’actions coordonnées, a peu probabilité d’atteindre autre chose qu’un objectif immédiat. De telles actions sont problématiques si l’on suppose qu’elles peuvent être substituées au travail légal, mais si elles peuvent être comprises dans une politique plus large, comme une tactique parmi tant d’autres, alors elles peuvent donner aux mouvements légaux plus de marge de manœuvre, les rendre plus visibles et plus crédibles. En même temps, elles remontent le moral aux activistes, leur donnent un sentiment de victoire, même éphémère, de sorte qu’ils continuent leur propre travail politique avec un enthousiasme renouvelé …

Pour la plupart des activistes nord-américains, la lutte armée est réduite à une question morale : « Devrions-nous ou ne devrions-nous pas utiliser des moyens violents pour faire avancer la lutte ? » Bien que cette question soit pertinente sur le plan personnel, elle ne fait que brouiller une question qui, dans les faits, est politique. La plupart des radicaux, de toute façon, à ce stade, ne participeront pas directement à des attaques armées. Mais, à mesure que les mouvements de résistance se développeront en Amérique du Nord – et ils doivent se développer, ou nous sommes tous perdus – il est inévitable que des actions armées seront entreprises par certains. La question demeure si ces actions armées seront acceptées dans le spectre des tactiques nécessaires. Tout dépendra si l’action entraîne des blessures ou des victimes. Loin d’être « terroriste », l’histoire de la lutte armée en Amérique du Nord montre que les groupes de guérilla ont été très prudents dans la sélection de leurs cibles. Il y a une différence majeure entre attaquer une cible militaire, corporative, ou assassiner des policiers en réponse à leur utilisation de la violence, et poser une bombe dans les rues encombrées de la ville. La gauche en Amérique du Nord n’a jamais posé d’actes de terreur aléatoires contre la population en général. Dénoncer ceux qui voudraient choisir d’agir en dehors des limites étroitement définies des « actions pacifiques » pour paraître moralement supérieur, ou pour soi-disant éviter de s’aliéner la population, c’est donner à l’État le droit de déterminer quelles sont les limites admissibles de la protestation.

Le meilleur document historique sur Direct Action est le livre biographique éponyme d’Ann Hansen (les mémoires d’Ann Hansen). On lira aussi avec profit les textes et écrits  des Vancouver Five. Les informations de cet article sont tirées, entre autres, du pamphlet War on Patriarchy, War on The Death Technology, une collection de textes et d’entrevues historiques et explicatifs sur l’expérience de Direct Action. Toutes ces ressources sont en anglais (quelques traductions en français sont aussi disponibles, mais éparses).

Le journal libertaire Open Road nous fournit plus d’informations sur l’actualité, les débats et les procès entourant Direct Action, notamment dans le #15, Printemps 1983 et le #16, Printemps 1984

Enfin, le site d’archives bilingue sur les Vancouver Five recense (presque) tout ce qui existe et se publie sur le groupe.

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